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| "Qiryat Yeˁarim" 1 Samuel 7:1 |
Il y a quelques jours, j'ai eu l'occasion de visionner un documentaire produit par Arte (en 2020 et en collaboration avec au moins une chaîne israélienne sur laquelle je reviendrai dans cet article). Intitulé L'Arche d'alliance, aux origines de la Bible, celui-ci nous fait suivre pendant environ une heure et demie les péripéties d'Israël Finkelstein, superstar de l'archéologie en Israël, et du philologue et bibliste Thomas Römer.
Leur enquête sur les traces de l'arche d'alliance (ˀarōn habrīt en hébreu) les mène au site de Qiryat Ye'arim, situé à l'ouest de Jérusalem. Un couvent catholique se trouve au dessus de la colline artificielle, ce qui complique considérablement la mission des archéologues qui doivent obtenir un permis auprès du gouvernement français afin d'y conduire des fouilles (par ailleurs, on imagine mal des archéologues français demander un permis au Vatican afin d'entreprendre des fouilles dans un couvent se trouvant dans leur propre pays). Un bref exposé est fait des différentes techniques novatrices utilisées afin de cartographier le site et dater les différentes strates.
Au fur et à mesure que les découvertes s'enchaînent, Israël Finkelstein remarque plusieurs parallèles architecturaux avec les techniques de maçonnerie employées par le royaume d'Israël au nord. Ceci donne lieu à une courte explication sur la fin de l'âge du bronze et l'émergence des royaumes d'Israël et de Juda que le documentaire situe au neuvième siècle, le tout suivi d'une visite à Sebastia, site de Samarie (l'antique capitale du royaume d'Israël) afin de confirmer l'intuition d'Israël Finkelstein:
Après une visite au Sanctuaire du Livre à Jérusalem, le documentaire s'intéresse de plus près à l'itinéraire de l'arche tel qu'il est décrit dans le livre de Samuel. Le ton change soudainement à la quarante-deuxième minute (42:09 plus exactement) lorsque la narratrice mentionne des "archéologues fondamentalistes" qui se seraient "emparés du site" de Silo. Ces archéologues sont décrits comme étant "aux antipodes" de Finkelstein et de Römer, les héros de notre documentaire, en tout point des obscurantistes disposant de tous les moyens imaginables et d'une énergie débordante tandis que la caméra nous montre de jeunes volontaires participant au tamisage humide des sols recueillis (on ose à peine imaginer l'exécration de la narratrice envers ces mêmes "archéologues fondamentalistes" s'ils faisaient usage des technologies dernier cri dont bénéficie Finkelstein). Scott Stripling, l'archéologue en charge des fouilles, est tout d'abord catégorisé en tant que "pasteur et professeur de Bible". Le méchant de notre épopée vient d'être identifié, tout est fait pour que le téléspectateur s'indigne de l'effronterie de ces fanatiques religieux qui osent encore être en désaccord avec la vulgate minimaliste (aussi modérée soit-elle).
Après ce bref interlude, le documentaire reprend son cours normal, et continue la quête, suivant pas à pas le voyage de l'arche tel qu'il est décrit dans le livre de Samuel (l'arche tombe entre les mains des Philistins avant d'être remise aux Israélites à Beit Shemesh, elle déménage ensuite à Qiryat Ye'arim pour enfin finir sa course à Jérusalem).
Le documentaire conclut éventuellement que l'histoire de l'arche telle qu'elle est décrite dans le récit biblique est anachronique, embellie, quelque peu mensongère, que la continuité cultuelle dans le site de Qiryat Ye'arim est incompatible avec un transfert précoce de l'arche à Jérusalem, Thomas Römer prétend même que l'arche contenait originellement une statue de Yahvé (1:23:40).
Ce qu'Arte ne dit pas...
Bien que Finkelstein soit un modéré dans le monde du minimalisme biblique, ses théories ne sont pas pour autant au-delà de tout soupçon, elles méritent qu'on s'y arrête.
Tout d'abord, la chronologie: Finkelstein est pionnier d'une approche qu'il a baptisé la "chronologie basse", pour faire simple (le sujet est complexe) en se basant sur les analyses au carbone 14, Finkelstein a révisé la stratographie et la chronologie de l'âge du fer dans la région, concrètement il allonge la période du Fer I (correspondant aux premières implantations proto-israélites) et ampute simultanément le Fer II (correspondant à l'émergence des royaumes hébreux) d'un siècle:
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Chronologie "haute" et chronologie "basse" |
En vogue dans les années 2000, l'application systématique des datations au carbone 14 est venue effriter ce modèle, en dehors de l'école de Tel Aviv et de Haïfa ce schéma chronologique est pratiquement obsolète (l'archéologue américain William Dever résume très bien la situation dans son livre intitulé Beyond The Texts), dans le meilleur des cas la chronologie révisée d'Amihaï Mazar (archéologue à l'université hébraïque de Jérusalem, collaborateur habituel de Finkelstein) concède peu pour s'axer principalement sur la chronologie dite "haute". Pour donner un exemple concret, une étude récente datant de cette année réalisée par Yosef Garfinkel - un autre archéologue affilié à l'université hébraïque - conclut que le processus d'urbanisation et d'expansion du royaume de Juda vers la plaine côtière était déjà enclenché au début du 10ème siècle avant notre ère.
Ceci n'empêche pas pour autant Arte de prendre pour argent comptant la théorie selon laquelle les royaumes hébreux seraient apparus pendant le 9ème siècle avant notre ère!
La question de l'émergence des royaumes hébreux mérite aussi d'être abordée. Finkelstein maintient qu'il n'y a jamais eu de royaume unifié ni de scission entre les deux royaumes (il n'est en fait pas complètement affirmatif sur ce point, proposant parfois que Saül ait réellement mené une sorte de confédération israélite précoce) mais que, bien au contraire, il s'agit en réalité d'une aspiration politique pan-israélite (une sorte de fable politique) et que la période d'unité réelle entre les deux royaumes aurait eu lieu sous la tutelle du roi Jéroboam II d'Israël (donc au huitième siècle et non pas au dixième). C'est une théorie originale et audacieuse, mais probablement sans fondement réel, je m'explique.
Canaan à l'âge du bronze est une région divisée en une multitude de cités-états, à l'époque sous domination égyptienne:
Suite à la fin cataclysmique de l'âge du bronze, le paysage géopolitique dans le sud du Levant est très différent, la région est désormais divisée entre plusieurs royaumes territoriaux, chacun avec son dieu national (Milcom pour Ammon, Kemoch pour Moab, Qos pour Edom), l'ancien système cananéen ne subsiste que sur les côtes de Phénicie et de Philistie - la dernière devenant plus ou moins un prolongement culturel de la Phénicie à partir du Fer II - où les cités-états demeurent vivaces (ici également, chaque ville a son dieu tutélaire). Comme le documentaire le note très bien, Israël et Juda partageaient la même langue, le même dieu national (!!!), les mêmes us et coutumes, la même identité. En quoi les Israélites font-ils donc figure d'exception comparés à leurs voisins moabites ou ammonites? De surcroit, la culture matérielle des premiers Israélites (Fer I) ne suggère pas une quelconque division primordiale qui correspondrait aux futurs royaumes hébreux. Dans ce contexte, la notion selon laquelle les deux royaumes furent toujours séparés est une affirmation majeure, et elle requiert des preuves importantes afin d'être étayée (ce que ni Finkelstein, ni Römer ne fournissent).
Dans la même veine, l'affirmation de Thomas Römer selon laquelle l'arche aurait contenu une statue du dieu Yahvé (anthropomorphe ou thériomorphe? Arte n'a pas cherché à savoir) reste incontestée. Une affirmation également grandiose, et qui mérite donc d'être appuyée par des preuves à la mesure du postulat. Römer n'est en fait pas le premier à proposer qu'une statue (anthropomorphe) de Yahvé était autrefois vénérée, c'est également ce qu'ont affirmé Herbet Niehr, Karel van der Toorn, Brian Schmidt, Christoph Uehlinger, Manfried Dietrich et Oswald Loretz. Certains ont notamment basé cette théorie sur les prismes de Kalah en provenance de Nimroud détaillant le butin de la campagne de Sargon II en Samarie où ce dernier se vante d'avoir dérobé "les dieux auxquels ils [les Israélites] se fiaient" (DINGIR.MEŠ tiklīšun). Là aussi, le sujet est vaste, cependant problème principal avec cette théorie est non seulement qu'une telle statue n'a jamais été retrouvée mais surtout qu'aucune représentation de Yahvé, tant anthropomorphe que thériomorphe, n'ait été retrouvée dans l'ensemble des fouilles conduites dans la région, ni dans le temple d'Arad, ni dans le temple de Motza (les ostraca de Khorvat Teïman/Kuntillet Ajrud semblent représenter des variations du dieu Bès, et non pas Yahvé et Ashéra).
Je pourrais continuer indéfiniment de cette manière et m'attarder plus longtemps encore sur les limites de l'archéologie, sur le roi David qui est qualifié de roi "mythique" dans le documentaire, sur les parallèles proposés entre l'arche d'alliance et les processions religieuses assyriennes (à l'instar du mîs pî ou cérémonie du "lavage de la bouche") sans mentionner les parallèles égyptiens ou encore sur les pièces trouvées à Qiryat Ye'arim "datant de l'époque hellenistique et romaine" sans qu'Arte ne fournisse plus de précisions.
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On distingue [lḥr]wt yrwšlm soit "[pour la libér]té de Jérusalem", cette pièce date de la révolte de Bar Kokhba, d'époque romaine certes mais pas romaine pour autant |
Etant donné la portée tant religieuse que politique du sujet et la complexité du débat, Arte se devait de fournir un éventail de vues divergentes à même de faire justice au kaléidoscope de théories en présence afin d'informer son audience autant que possible et l'aider à forger sa propre opinion... Au lieu, Arte décide de caricaturer le débat et de le réduire à un combat à mort entre académiciens doués d'esprit critique d'un côté et fanatiques religieux de l'autre!
Scott Stripling est en effet pasteur évangélique, mais il est surtout un archéologue sérieux qui a dirigé les fouilles à Khirbet el Maqatir entre 2013 et 2017 et a également participé aux fouilles sur le site de Tall al-Hammam (en Jordanie) ainsi qu'au projet de récupérage des débris archéologiques provenant du Mont du Temple. Il a aussi contribué à plusieurs ouvrages académiques d'une très grande qualité portant sur une variété de sujets ayant trait à l'archéologie (dont un que j'ai eu le plaisir de lire très récemment, même si je suis en désaccord avec ses théories), un archéologue qui a le courage de ses opinions et qui décide de prendre le récit biblique au sérieux au lieu d'y voir un texte essentiellement mensonger, nous n'avons en aucun cas affaire à un charlatan ou à un pseudo-archéologue... Mais tout cela n'intéresse pas les journalistes d'Arte voyez-vous, seule son approche positive envers le texte biblique compte, c'est plus que suffisant pour le diaboliser. C'est ainsi que le narratif biblique se voit donc réduit à un simple récit étiologique, dénué de toute réalité historique, tous ceux refusant de souscrire à cette version des faits sont forcément des malades mentaux, la logique d'Arte est infaillible.
Ce n'est pas tout
Lors de l'excursion d'Israël Finkelstein et Thomas Römer aux ruines de Sebastia (27:20 dans le documentaire), le site de l'antique capitale du royaume d'Israël, la narratrice nous informe que le site est contrôlé par l'armée israélienne et que la zone "fait l'objet de vives tensions entre Israéliens et Palestiniens". Nous n'aurons pas plus de précisions à ce sujet. Derrière ces paroles apparemment neutres se cache une réalité beaucoup plus sombre qu'Arte a sciemment décidé d'ignorer.
En effet, l'observateur attentif aura sans doute remarqué certains indices qui ne trompent pas, des traces de destruction, des colonnes brisées, des tags çà et là...
Tandis qu'Israël et Thomas se pavanent nonchalamment parmi les ruines, nous apercevons le logo d'une organisation désignée comme terroriste par l'Union européenne, là aussi aucune explication n'est fournie...
Alors qu'en est-il réellement? Le vandalisme sur ce site n'est pas une exception mais un phénomène récurrent, la population arabe avoisinante a banalisé la destruction systématique de tout ce qui s'apparente à l'histoire du peuple hébreu.
En Septembre 2016, soit quatre ans avant la réalisation de ce documentaire, le site est vandalisé, plusieurs colonnes sont brisées et taguées:
Le site est à nouveau vandalisé en Juillet 2022, cette fois-ci les vandales palestiniens décident de mettre le feu au site, abîmant une large partie des vestiges datant de la période israélite, et d'y rajouter une couche supplémentaire de graffitis:
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| Vestiges calcinés du palais d'Achab |
L'épisode de vandalisme le plus récent sur ce site date des mois de Mars et Juillet 2023 (ce mois même!), la municipalité arabe de Sebastia a pavé une route sur le site ce qui a entraîné la destruction du mur hérodien, des tombes datant de la période du second temple on été saccagées, leur contenu dérobé et leurs ossements éparpillés sur le site. C'est donc suite à ces destructions que la présence de l'armée israélienne est devenue quasi-permanente sur le site (on notera que cela n'a pas empêché les vandales de le saccager). Selon l'organisation Shomrim 'al haNetzach, sur plus de 300 sites archéologiques environ 85% ont fait l'objet de dégradations similaires, dont 40% auraient mené à la destruction partielle ou complète des vestiges.
Pourquoi c'est important
En choisissant délibérément de ne pas parler de ce phénomène et de se cantonner aux déclarations neutres renvoyant dos à dos Israéliens et Palestiniens, Arte démontre son parti pris de façon éclatante.
Cette chaîne qui a construit sa réputation sur la popularisation de la culture est apparemment beaucoup plus offusquée par la présence d'archéologues évangéliques que par le vandalisme et la destruction des sites archéologiques qu'elle ne daigne pas mentionner. Imagine-t-on un instant Arte s'offusquer de la présence d'archéologues au service du régime syrien à Palmyre tout en ignorant les destructions commises par l'Etat Islamique sur ce même site? Je ferai d'ailleurs remarquer qu'Arte a réalisé un documentaire sur le sujet en 2020.
Nous découvrons donc que la culture pour Arte, c'est à géométrie variable. S'il faut faire le choix entre la défense du patrimoine culturel et l'idéologie politique, Arte choisit l'idéologie politique et n'a aucun mal à passer sous silence des crimes qui en d'autres circonstances vaudraient un documentaire à eux seuls (si des Israéliens s'amusaient à faire de même, il y a fort à parier qu'Arte ne se priverait pas de le réaliser et de le diffuser).
Et la chaîne israélienne dans tout ça?
Après ce dont nous venons de parler, on est en droit de se demander ce qu'en pense la chaîne israélienne (Kan 11) qui a collaboré avec Arte dans la réalisation de ce documentaire. Comment se fait-il qu'elle aussi décide de passer le vandalisme mentionné plus haut sous silence?
En vérité, Kan 11 n'est que l'équivalent israélien d'Arte. Non, je n'exagère pas. Si Arte diffusait en hébreu, je doute que le résultat serait très différent de ce que Kan 11 diffuse depuis des années. Rien de surprenant donc à ce que cette chaîne fasse preuve d'une indifférence totale.
Vous pensez toujours que j'en fais trop? Que c'est une excuse facile de ma part? Si oui, je vous présente Makan 11, la version arabophone de Kan 11, voici ce qui s'y passe habituellement (oui, c'est bien une chaîne israélienne, financée par le contribuable israélien):
Youtube
Ce documentaire a été mis en ligne sur le compte Youtube d'Arte il y a environ un mois, la vidéo a été visionnée plus de 700 000 fois. C'est une opportunité pour nous de voir les réactions à ce documentaire, mais tout d'abord un commentaire a retenu mon attention:
Je suis absolument d'accord avec ce commentaire (sauf pour le "bravo" bien entendu), il suffit de comparer le nombre d'abonnés à la chaîne YT d'Arte (3.09 millions) au nombre d'abonnés à la chaîne YT de BFMTV (1.63 millions) soit environ le double. Il y a bel et bien un besoin pressant de se pencher sur les activités de cette chaîne de propagande.
La plupart des commentaires sont positifs, peu étonnant vu que c'est un travail de qualité, bien filmé, bien monté, la visualisation virtuelle et les cartes sont de très bonne qualité.
Il y a bien quelques commentaires en désaccord avec le message véhiculé par le documentaire, notamment laissés par des religieux. Parmi les commentaires positifs, j'en retiendrai un en particulier:
On peut dire que le message des réalisateurs a fait mouche. Comme je l'ai déjà dit plus haut, Scott Stripling est un archéologue sérieux. Ce genre de diffamation ne sert qu'à faire la promotion d'un minimalisme biblique selon lequel le texte biblique est un tissu de mensonges, de plagiats et de distorsions qu'il faut approcher avec méfiance et appréhension (au lieu d'adopter une approche similaire à celle appliquée à d'autres textes anciens en provenance du Moyen-Orient), toute autre approche relève donc forcément d'un fondamentalisme religieux. C'est un combat entre la lumière et les ténèbres, tous les autres points de vue passent à la trappe. Yoel Elizur, spécialiste israélien en épigraphie, a assez bien décrit ce paradoxe dans un article assez récent portant sur l'hypothèse documentaire: Il y a les faits et l'interprétation de ceux-ci, si on ne distingue pas les deux on risque de prendre les interprétations de tout un chacun pour des faits, et c'est plus ou moins ce que font les minimalistes (la théorie d'une statue de Yahvé soutenue par Thomas Römer est un exemple de choix, celle-ci n'a jamais été trouvée et ne le sera probablement jamais, c'est une interprétation des faits et pas un fait en soi). Si archéologue et croyant (je précise, je ne suis pas croyant) sont des contradictions dans les termes, il nous faut donc nous débarrasser au plus vite des contributions d'innombrables archéologues croyants, si Schliemann n'avait pas cru à l'Iliade il n'aurait jamais effectué de fouilles à Hisarlik et la ville de Troie n'aurait peut-être jamais été découverte. C'est pourtant bien le message qu'Arte diffuse.
C'est sur cette note négative que je termine ce long post.
"Tschüss" (mais pas Bis Morgen, ici je prends mon temps)

















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